A-ha! On tombe dans le vif du sujet. L’Église expulsée de mon parcours existentiel, je fus, comme tous les ados, préoccupé par ma libido émergente pendant environ quatre ans. Mais si vous aviez vu ma tronche, mes trois premières années du secondaire furent lamentable en terme de séduction. J’étais un Geek solide : performances académiques et jeux vidéo constituaient, après les filles, mes principaux intérêts. Il faut dire que, mon père ayant un doctorat, il me mettait depuis trop longtemps toute la pression du monde pour que je puisse me rendre aux études en médecine. Et oui, ayant passé cinq ans dans l’univers du Frère André, cet humble guérisseur`à contre-courant des dogmes de son Église, l’idée de soulager les souffrances du monde sonnait bien à mon esprit.
Tout cela, bien sûr, semble à des lieux de mon cheminement mystique dont il est question ici. Oui, et non. J’abordai bien sûr la consommation de marijuana sous l’angle shamanique. Les états modifiés de conscience qu’elle apportait m’amenaient aussi à faire de grandes réflexions philosophiques qui me plaisaient.
Mais pour faire une histoire courte, je passe au secondaire quatre. Entre la fin de l’année scolaire et le début de la dernière année du secondaire, je fis la rencontre de ma première blonde, et, de fil en aiguille, retrouve le chemin du mystère que j’avais laissé tomber pendant quelques années. Celle-ci ayant vécu des expériences traumatisantes après avoir touché au Oui-Ja, cette fameuse planche à communiquer avec les esprits, et s’étant mise à faire ce que l’on appelle de l’écriture automatique, soit de prendre un crayon et du papier et laisser les esprits écrire à notre place. Je ne pus m’empêcher de jouer avec quelques amis, un soir d’été. Geek un jour, geek toujours, j’appris par des livres sur le sujet que les esprits qui aiment le Oui-Ja ne sont pas les plus saints de nature. En fait, la tradition dit qu’il s’agit d’esprits coincés dans le monde matériel, et qui se servent de l’énergie (souvent la peur) des vivants pour intéragir dans le monde matériel et de ce fait, faire bouger la plaque au-dessus des lettres du jeu.
Ma première expérience fut concluante. Nous étions quatre, dont un ami roumain. Et pour éviter les coincidences trop faciles, nous essayames de demander à l’esprit de répondre à une question difficile. L’ami Roumain en question, qui se tenait en retrait, nous proposa de demander à l’esprit le prénom de sa mère, un nom à coucher debout que nul d’entre nous ne savait. Un genre de nom à dix lettres qu’aucune coïncidence n’aurait pu nous faire découvrir. Et comme de fait, quand la plaquette se déplaça au-dessus des lettres et commença à épeler le nom, nous commencions à douter de la chose, tant ce nom avait des consonnances étranges. Mais à la cinquième lettre, notre ami s’écria : arrêtez! c’est trop fucké! Ce que nous fîmes. Il nous dit que ça marchait, et nous demanda à nouveau d’arrêter parce qu’il y avait bel et bien un esprit dans la pièce. Et nous apprit le nom à coucher debout de sa maman, provoquant une onde de peur dans le groupe, puisque nous étions drette dessus. Ce fut ma dernière expérience avec le Oui-Ja. Mais pas avec les esprits.
Il se passa une autre année avant que je n’entre en contact avec le surnaturel. En fait, non, pas le surnaturel, mais une théorie qui allait bouleverser mon existence. Vers la fin de mon secondaire V, tout allait moyen. Je n’avais plus de job, était pris avec mon vieux linge (je payais mes vêtements depuis mon secondaire II), n’avais pas d’amoureuse et l’idée d’avoir à étudier en administration au lieu de musique -les sciences me dégoûtaient au point de pocher tous mes cours de physique et chimie et de renoncer à ma carrière médicale- me faisait sentir comme le dernier des losers. C’est alors que, fouinant dans la bibliothèque de mon père, je trouvai un ouvrage qui allait changer ma vie : La puissance de votre subconscient, du Dr Joseph Murphy.
N’ayant rien à perdre, si ce n’est qu’un peu de temps, je dévorai l’ouvrage et mis en pratique ses recommandations de façon sérieuse. En moins d’une semaine, je me trouvai une job plaisante, utilisai mon argent de cadeau de fête et refis ma garde-robe au complet, délaissant le noir, le blanc et les t-shirts de groupe heavy-metal pour retrouver mon style du début du secondaire, c’est à dire surfer, shorts, et couleurs vives. Reprogrammant mon cerveau, j’avais touché à quelque chose…
Quelques mois plus tard, j’étais en voie de devenir recrue de l’année dans l’équipe de football de mon cégep, commençais à sortir de ma coquille de timidité et découvrais la joie d’avoir des filles qui me portaient de l’intérêt -sans toutefois savoir comment en tirer profit-. C’est alors que deux de mes meilleurs amis allaient eux, faire un cheminement qui changerait leur vie, et la mienne, par rebond. Ils avaient rencontré une gang de freaks qui participaient à des fins de semaine de rebirth. Il s’agit d’une technique de respiration (combinée à deux jours d’exercices visant à ouvrir l’esprit à la chose) qui permet, lorsque guidé, de remonter son passé en tant qu’observateur, et donc de faire le ménage dans ses vieilles bibittes d’enfance. À leur retour, ils avaient tellement changé que je ne les reconnaissais pas, mais pas du tout. J’avais même peur qu’ils aient été brainwashés par une secte qui les extorquerait. Ils avaient le drôle de regard et la voix de l’état de grâce, comme s’ils avaient fumé tout le pot de la terre. Surtout l’un d’eux, qui avait auparavant tellement la mèche courte et qui maintenant avait l’air de John Lennon à la fin de sa vie. Je tentai par tous les moyens de le provoquer, ce qui m’aurait valu aupravant de bonnes claques sur la gueule, mais non, il avait l’énergie d’un grand sage. Et ça me perturbait. D’autant plus qu’ils me répétaient sans cesse que je devais essayer pour comprendre. Et pour en rajouter, les deux faisaient maintenant partie d’un groupe de voyance et spiritualité, une gang de bonne femmes du nouvel-âge avec leurs roches, leur thé Kali et leurs guides.
C’était mes amis d’enfance; je n’allais pas les laisser se faire embarquer dans un tel bateau sans lever le petit doigt. Je décidai donc de m’acheter toute la littérature sur les sujets dont ils me parlaient, et tentai, en autodidacte, de faire moi-même un rebirth, sans l’aide de personne. C’était relativement simple : on respire de façon continue, sans prendre de pause entre les inspirations et les expirations. Un genre d’hyperventilation volontaire. Et, ma foi, le bien être et les visions que j’en retirai ouvrirent mon esprit à la possibilité que le changement en mes amis était vraiment positif. J’acceptai donc de me rendre à ce fameux groupe de sorcières pour la première fois. Quelle excellente décision ce fut!
Un, pas de bonne femme habillée en noir. Simplement des femmes entre 40 et 70 ans, pleines d’humour et très “groundées”; rien à voir avec les illuminées que je m’imaginais. Et avec lesquelles nous avions la chance d’être initiés à certains mystères pas si mystérieux que ça. Oui, il y avait des crystaux, des méditations, mais surtout des exercices, plein plein d’exercices visant à “déverrouiller” les capacités latentes du cerveau humain. Pendant près de six mois, j’y accompagnai mes amis à chaque semaine, et fis la découverte de véritables techniques de perception extra-sensorielles, de pouvoir énergétique du corps et autres. À la fin, j’en étais arrivé à une intuition si affinée que parfois ça m’énervait. Et surtout, un sentiment de puissance et à la fois de paix intérieure qui me dépassait. Je savais quand le téléphone allait sonner, je pouvais deviner les pensées des gens; je pouvais même ressentir ce qu’une personne vivait à l’intérieur sans le lui demander, et avec une précision que ça pouvait effrayer le monde ordinaire. J’avais droit à quelques commentaires des guides éthériques (l’organisatrice du groupe faisait ce qu’on appelle de la canalisation, soit de laisser des esprits supérieurs parler à travers elle) sur ma vie qui m’impressionnaient vachement, et qui m’ont aidé à mieux m’orienter par la suite. Etc. Etc. Ma mère profita amplement de mes nouveaux dons. J’arrivais à produire une chaleur étrange en me concentrant sur mes mains, et simplement en lui appliquant celles-ci sur les épaules, je lui défaisais les noeuds musculaires qui nécessitaient habituellement une bonne séance de massothérapie.
Mais nous ne vivions plus dans le même monde. J’ai arrêté l’école et commencé à travailler à temps plein au dépanneur des parents de mon meilleur ami. Ma nouvelle passion : le voyage astral. Pendant au moins trois bons mois, je me levais tôt le matin, allais travailler jusqu’à 13 heures, puis je rentrais à la maison et m’étendais pour méditer en espérant sortir de mon corps. Ça finit par arriver : une nuit, je sentis un immense bourdonnement dans ma tête, comme si celle-ci était sur un compresseur. Puis, comme si celle-ci était attachée à une grue au plafond, je me suis senti soulevé et me retrouvai debout dans mon lit. J’essayé de dire : tabarnak, mais ça sortait au ralenti et avec une voix presque d’outre-tombe. Je regardai autour de moi : c’était bel et bien ma chambre, j’étais bien debout. Pour le bien de l’expérience, j’eus la chance de regarder en direction de mon radio-réveil, et y vis l’heure :1h12 du mat. Cependant, j’étais à cheval entre l’univers matériel et une autre zone du réel, un peu comme lorsque Frodon met l’anneau à son doigt, dans le film. Et au bout de la pièce, je remarquai du mouvement. Trois ou quatre silhouettes d’ombre, qui échangeaient entre-elles et qui me remarquèrent immédiatement et j’entendais les sons de leurs pensées-échanges, c’était un son assez effrayant, tout comme les silhouettes elles-même. Plus noires que la noirceur. Elles restaient au bout de la pièce, et je n’avais pas l’impression qu’elles appréciaient ma présence de leur côté du rideau. Je paniquai et me sentis réaspiré dans mon enveloppe corporelle d’un coup sec.
J’ouvris les yeux. J’étais toujours couché, un peu ébranlé. Je me suis assis dans mon lit, pour pouvoir regarder l’heure sur mon radio-réveil de plus près (ma myopie m’en empêchant, vu de mon lit). 1h13. J’avais passé une minute dans l’astral. Je venais de vivre ma première grosse expérience mystique, mais dans l’horreur. Je ne sentais pas la présence des ombres, mais force m’était de constater qu’il existait des choses et que je n’avais touché que la pointe de l’iceberg. Notons que je n’ai jamais réussi à refaire cette sortie, trop effrayé de revivre cette expérience. Je me contenterais de mes petits dons pas trop compromettants, mais qui allaient m’aider et me permettre d’aider les autres qui auraient l’ouverture d’esprit d’y accorder un peu d’attention.
Mais il était temps pour moi de quitter mon environnement douillet de mystiques convaincus, pour retourner dans le vrai monde, ni douillet, ni convaincu. Je me suis donc réinscrit au Cégep, et contre toute attente, je choisis les lettres au lieu de l’administration ou des sciences. Mais là ne s’arrêterait pas mon chemin, qui m’amènerait, quelques années plus tard, à devenir un gérant de bar pas comme les autres.
La suite bientôt : Retour dans le monde normal.